La folle randonnée

 
Nous rêvions d'espaces, de découvertes, de la beauté des alpages.
Nous y pensions depuis des années, mais il est difficile de quitter son village.
Nous avions la jeunesse, pas beaucoup d'argent, mais du courage.
Et nous l'avons fait, coûte que coûte, ce formidable et beau voyage.

A mes parents qui m'ont autorisé à partir, je dis toute ma gratitude.
A mon frère Francis qui m'a permis de connaître les altitudes,
Je lui dis un grand merci, car sortir ainsi de nos habitudes,
Lui a demandé beaucoup de préparation, de réflexion, d'organisation et d'études.

J'avais 13 ans. Il en avait 19. Ce voyage il en avait envie. C'était pure folie.
Partir sur les routes de France, braver les dangers et les intempéries,
Gravir les routes des Alpes, camper je ne sais où, la nuit,
Partager le repas du montagnard, connaître la peur, affronter la vie.

Nous sommes partis, dès la levée du jour avec notre scooter.
C'était l'été. Les foins fraîchement coupés embaumaient le fond de l'air.
Malgré leurs mots rassurants, une légère inquiétude gagnait nos père et mère.
Etait ce bien raisonnable qu'ils partent, si jeunes, les deux frères ?

Notre moyen de transport, un scooter « Lam Bretta », acheté d'occasion.
Destination, les Alpes françaises et suisses, puis retour à la maison.
A vrai dire, le maître d'œuvre, le chef de cette fantastique expédition,
C'était mon frère qui devait étudier les fromages des Alpes, notamment leur fabrication.

Sous les regards étonnés des gens, nous traversions villes et campagnes,
Champs de blé, vignobles, prairies des vallées et des montagnes.
Nous grimpions les cols et pour apaiser la faim qui nous gagne,
Nous achetions quelques tomates, un peu de jambon, jamais de champagne.

L'argent de poche, mille francs pour un mois d'aventures,
Nous en prenions grand soin pour ne pas à avoir trop à nous serrer la ceinture.
Pourtant, nous avons connu les pannes de moteur, le manque de nourriture,
Les ennuis de santé, la souffrance physique et morale et la perte de chaussures.

J'ai découvert l'aventure, mais j'ai également connu la peur
Quand l'orage déchire les ténèbres et fait trembler le cœur.
Sous le toit de la petite canadienne, je regardais s'abattre ces terribles lueurs
Dans un fracas de tonnerre et de résonance. Véritable cauchemar pour le dormeur.

Dans le duvet moelleux, je n'étais pas Zorro ou bien Tarzan.
Mon frère me rassurait et me parlait comme à un petit enfant.
C'était mon maître, mon guide, mon protecteur et mon confident.
Sa bonté et sa générosité n'ont jamais eu de prix, je le sais maintenant.

Tous deux, nous avons traversé les moraines et escaladé les pires sentiers,
Partagé la soupe dans les refuges, marché sur les glaciers, respiré tant de fleurs parfumées,
Ramassé le foin et mangé le lait caillé ou la tome sèche avec le fromager,
Surpris le chamois, le bouquetin, la marmotte, tout près d'un névé.

Trente cinq ans après, tout est intact dans ma mémoire,
Et si je voulais rendre vie à chaque instant de cette fabuleuse histoire,
Il me faudrait écrire un livre. Mais qui sortirait son mouchoir
En lisant la destinée d'une doctoresse parisienne devenue la femme d'un berger montagnard

Qui s'extasierait devant les péripéties de ce petit garçon sorti de la Charente !
Qui tant de fois dégonfla les matelas, plia les duvets, monta et démonta les toiles de la tente,
Connut les crevasses bleutées des glaciers, les longues marches vivifiantes,
Et pour finir le voyage, avec son frère, attendit un billet de 50 francs en poste restante.

Oui, c'est vrai, tout cela est archivé à tout jamais dans les souvenirs de mon cerveau.
Et dans ce monde où les technologies nouvelles font de l'homme un robot, presqu' un zéro,
Je suis fier d'avoir, à 13 ans, découvert cet univers si riche, si nature et si beau,
Ces montagnes géantes, ces névés blancs, ces torrents intrépides et ces grands troupeaux

Je garde en moi ce passage de mes très jeunes années, tel un trésor que l'on veut préserver.
Et quand je raconte à mes grands enfants des bribes de cette épopée,
Ils sourient. Et ils ont raison, ces chérubins de me traiter de fêlé,
Car, gravir les plus grands cols de France et camper à Zermatt, au pied du Cervin, ça, je l'ai fait.

Merci Francis, de m'avoir fait connaître cette folie, ce voyage qui, pour nous, n'a pas de prix.
Merci de m'avoir fait découvrir les cimes blanches, l'odeur tiède des étables, la montagne et la vie.
J'y pense souvent et me dis, au fond de moi même que la chance m'a sourit.
A mes parents, sans qui cette histoire ne pourrait être contée, je les remercie du fond du cœur d'avoir permis ce voyage à leur petit.

Marc GANRY


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