Lorsque ma vigne chante...

Ô Vigne, héritière de soins si douloureux,vigneauvendanges3a
Que tu es belle à voir sous l'azur de nos cieux !
Sous l'éclat blond, doré, de la diurne lumière
Mille reflets bleutés de souffre, de calcaire
Chantent, par le travail des feuilles, en été,
La promesse attendue, la récolte espérée.
 
Les travaux de printemps arrivent et s'échelonnent ;
Mais parfois la gelée, les orages qui tonnent
Viennent ensevelir les verts bourgeons naissants.
Alors, nous te soignons comme on soigne un enfant.
Nous épions, jour par jour, les pousses, les ramures ;
Nous retournons le sol, et la besogne est dure.vigneauvendanges5
S'il a plu, à tes pieds, un peu d'eau est restée,
Le soc de la charrue en est tout embourbé.
Mais les soirs ont fraîchi. Est arrivé l'automne.
Le vent froid de la mer dans les branches résonne,
Il pleut des gouttes d'argent qui baignent la feuillée
Et font gonfler les grains des beaux pampres dorés.
 
Dans les chais et celliers, hommes et femmes s'affairent.
L'air vibre et retentit de coups. Là, on resserre
Les vieux tonneaux ventrus et les petits quarteaux.
Les baquets alignés attendent, tout là-haut,
Suspendus à la poutre où les « acries » voisinentraisinNoir
La mort lente et sucrée des grappes bleu marine.
Chaque matin l'armée des vendangeurs traverse
Les sillons jaunissants sous la dernière averse.
Et, durant les longs jours que dure le travail,
Ils ne feront qu'aller de vigne jusqu'au bagne.
Les femmes, à grands cris, s'interpellent. Là-bas,
De joyeux jeunes gens se tiennent par le bras
Après avoir versé leur dernier ouvrage.vendangestacherie1L'ivresse du repos leur donne du courage !
Le village sent bon l'odeur du jus sucré
Qui fermente déjà tout au fond des cuvées.
Et chacun de penser et chacun de se dire:
"Malgré le temps pluvieux, nous aurions pu voir pire.
Quel degré cette année ? Huit, neuf ? Aux Affêtaux,
On attend dix degrés, tant les raisins sont beaux !"
Ainsi va notre vin, ainsi vont les vendanges !
Et l'heureux vigneron, aux cuviers de sa grange
Contemple son labeur qui fermente en lieu sûr,
Car le vin va vieillir à l'abri des vieux murs !
 
Et passent les saisons... ! La cruelle morsure
De l'hiver redouté attaque les ramures.
Vigne, te voilà nue ! Oh ! Comme tu as froid
Sous la bise ennemie qui vient gercer les bois !
Dans le champs dépouillé tu n'es plus que squelettes,
Dans le sol nourricier tu enfouis tes têtes,
Et, pendant que le gel glace tes corps meurtris,
Tu conserves, en ton sein, le souffle de la vie.
 
Les frimas s'enfuiront... Bientôt la renaissance
Bourgeonnera sur toi son occulte espérance.
La chaleur revenue dans sa gloire dorée
Frémira sur tes ceps prêts à ressusciter.
Vers toi, nous reviendrons. D'une âme maternelle,
Nous soignerons tes plaies que la saison cruelle
Aura ouvertes, à vif, pendant le long hiver.
Il faudra replanter tes pieds morts. Car tu perds,
Tout au long de l'année, comme en une famille,
Quelques ceps décédés où pousse la morille !
Le printemps revenu, refleurit le bourgeon
Et je quitte à mon tour l'abri de ma maison.
Vigneprintemps
Tu vas croître à nouveau. Pour t'aider, en ta tâche,
Nous venons labourer les sillons, où la mâche
Est sortie, cette nuit, immense tapas vert
Où lièvres et faisans folâtrent de concert.
Juin, voici ta fleur, senteur âcre et subtile
Flottant sur le chemin... et nous venons, tranquilles
Et joyeux, travailler pendant une heure ou deux,
Tailler et fauciller tes sarments généreux.
 
Il me faut convenir qu'en ma vie tu t'immisces
Et qu'en chaque saison mon cœur vers toi se glisse !
Vigne aux ceps prometteurs, à l'heure de ma mort,
Sur tes grappes dorées demeurera encore
La trace insoupçonnée d'un labeur titanesque,
Ceignant mon souvenir d'une vivante fresque !
 
Michel Martinerie
 

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