Il est une fois, un hameau reculé, blotti dans un décor lunaire de la France "profonde". Un tout petit village, pratiquement déserté de ses âmes. Un centre de Vie où les chaumières en ruines ainsi que leurs dépendances attestent douloureusement de sa longue agonie avant la disparition quasi totale du regard de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants qui animaient les campagnes, là ou ailleurs. Un constat amer et un courroux manifeste qui font mal à mes viscères d'Humain normal et qui suscite pour ma Plume de poète, un coup de gueule comme elle sait si bien les écrire !
Dans ce village fantôme, une maison d'habitation qui fait de la résistance, attaquée de toutes parts par les outrages du temps et l'insouciance, la négligence voire tout simplement le manque de moyens de la part de son propriétaire. La décrépitude de son toit en lauzes et de ses murs en granit est vraiment la preuve que l'horloge du temps, inexorablement, fait son travail d'érosion et met un terme, le moment venu, à nos existences de pèlerins et passe le relai à la Puissance divine qui nous conduira, soit disant, dans un monde meilleur,
Une masure où la vieille Alphonsine vit avec son fils Joseph, célibataire on ne peut plus endurci. Alphonsine veuve d'Antonin, mort à la guerre et qui a élevé son garçon, seule, sans se préoccuper des villageois qui l'incitaient à refaire sa vie. Elle s'y est toujours refusé.
Deux cœurs qui ne se sont jamais quitté même dans les moments les plus critiques de leur union. Deux âmes enracinées dans ce terroir dévoré par les ronces, les broussailles. Des friches qui effacent les empreintes de vie quand les besogneux et les troupeaux faisaient vivre les foyers, les bergeries et les pâtures.
Alphonsine et Joseph, Joseph et Alphonsine. Portraits vivants d'une époque révolue, en marge de la société d'aujourd'hui où l'Homme se créé des besoins pour être toujours à la pointe de la technologie, pour être le premier dans cette course effrénée où la puissance, le pouvoir, le profit, la folie des leaders de ce monde conduisent irrémédiablement et immanquablement à sa destruction entraînant dans ce génocide toutes ces valeurs, tous ces repères, toutes ces identités qui ont façonné Alphonsine et Joseph. Des rescapés de ce séisme planétaire déclenché par l'Homme et qu'il ne maîtrise plus. Un raz de marée technologique, une volonté implacable de l'Homme à rayer de ce monde toutes ces valeurs qui l'ont créé responsable, raisonnable, respectueux, capable d'aimer son prochain, de le protéger, de le faire communier avec son terroir, de le confondre avec cette nature nourricière qui sait tant donner quand on la respecte...
Un coup de gueule peut-être jugé excessif mais qui fait du bien à ma Plume de vous le faire partager...!
Alphonsine dit un jour à son fils Joseph : " Mon enfant, faut que je te dise. Je suis très vieille, tu le sais et je ne pourrai pas éternellement te faire à manger, laver ton linge, le repasser, faire ton lit, t'accompagner dans tes sorties et te tenir compagnie quand tu as le blues. Les années me pèsent de plus en plus et viendra le moment où je ne pourrai plus rien faire. Alors, il faut que tu te trouves une femme qui prendra le relai."
"Oui Maman, dit Joseph, j'entends bien ce que tu me demandes. Je vais faire le nécessaire dès à présent...!"
Et ils passent les jours, les semaines et les mois. Joseph n'a pas du tout l'intention de se marier ou de vivre avec une femme autre que sa mère. Quand sa maman ne pourra plus faire son travail, il se débrouillera tout seul. Il ne veut pas s'encombrer d'une femme et de surcroit à 70 ans passés. Sa décision est prise. Il sera le dernier habitant célibataire de ce village moribond.
Mais Joseph s'est engagé auprès de sa maman et il veut la rassurer en lui montrant la preuve de sa démarche à trouver une femme. Quelle preuve ? Joseph est confronté à un dilemme. Faut qu'il trouve une solution !
Elle ne tarde pas à venir la solution. Joseph l'a trouvée. Il va faire paraître une annonce dans le journal local. Reste à savoir comment rédiger cette annonce... Joseph, dans sa chambre écrit, enlève, ajoute, refait, jusqu'à ce que le texte soit court, précis, concis et sans ambigüité.
Satisfait de la tournure de son annonce, il l'adresse à son journal qui la publie :
" Agriculteur, célibataire à la retraite, cherche femme qui trouvera un nom singulier en AU qui fait son pluriel en AL(E)S. Si réponse OK, postulante devra s'adapter à conditions de vie moyenâgeuses du personnage et de sa maison dans village moribond".
Il montre furtivement l'annonce à sa très vieille maman qui se réjouit de la démarche de son petit Joseph sans faire cas de son contenu.
Joseph est soulagé et sa maman est rassurée. Jamais une femme, blonde ou brune, petite ou grande, grosse ou maigre, croyante ou athée, belle ou moche ne donnera suite à cette annonce devinette. Qui pourra trouver un nom singulier en AU faisant son pluriel en AL(E)S ?
Les jours passent, confortant Joseph dans sa certitude de rester vieux garçon.
Alphonsine, sa vieille mère ne peut plus assurer l'entretien du ménage. Elle sent sa Vie qui lui échappe pour continuer son chemin de paix dans le royaume des bienheureux. Elle s'y prépare cette maman qui arrive à petit pas sur le quai, terminus de son voyage ici bas.
Alors qu'elle attend sur le quai sa prise en charge par les transports célestes, elle voit arriver dans la cour de sa maison une créature féminine avec une valise à chaque main.
Par la fenêtre de sa chambre, elle suit des yeux son enfant Joseph qui va à la rencontre de cette visiteuse inconnue. Alphonsine rassemble toutes ses dernières forces pour mieux voir et entendre.
La dame aux deux valises, toute ébouriffée, vêtue de façon archaïque, dépenaillée, sans doute venue, elle aussi d'un village moribond, s'adresse à son petit Joseph.
" Je m'appelle Marie, je viens suite à l'annonce, avec mon trousseau et mes deux trous sales" (*)
L'histoire ne dit pas si la vieille maman Alphonsine est partie pour l'Au-delà l'âme en paix et rassurée, mais tout laisse à penser que oui.
Elle ne dit pas non plus quelle mine déconfite a du avoir ce bon Joseph qui ne s'attendait pas à une réponse si rapide et incontournable pour lui.
Tiendra-t-il sa promesse faite à sa maman qui a rejoint le club des bienheureux ou bien s'en tiendra-t-il à sa décision de rester célibataire endurci dans son village moribond ?
 
Marc Ganry
 
(*) = Je n'ai pas mis de rectangle blanc. Au lecteur de le mettre s'il le veut.